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Les hommes et les femmes de RFI en lutte:portrait de Elisa Drago

7 août 2009

Source:Humanite.fr par Anne Roy

Au départ, ce fut un plaisir clandestin sous la dictature de Salazar au Portugal, puis un loisir et enfin un métier. Journaliste à RFI, Élisa Drago sait ce qu’elle fait en défendant ces voix qui portent loin.
Enfant, Élisa Drago passait ses vacances à Paris. Sa famille s’y était réfugiée après avoir fui la dictature de Salazar. Elle, elle était restée dans sa région natale, l’Alentejo, au sud du Portugal, pour continuer d’aller à l’école. Ses parents, des agriculteurs qui n’avaient pas eu cette chance de pouvoir se payer l’enseignement, étaient particulièrement soucieux de l’éducation de leur fille. Et lors des retrouvailles dans la Ville lumière, c’était visite de musées divers, toujours en vadrouille, par monts et sur les quais… « Un jour, nous passions à côté de la Maison de la radio, mon père s’est garé, il m’a fait sortir de la voiture pour me montrer les bâtiments, se rappelle-t-elle. C’était l’époque de l’ORTF, je n’imaginais pas que j’y passerais ma vie. » Côté face comme côté pile, une conclusion s’impose rapidement : au fil des vingt-deux années qu’elle y a passées, Élisa Drago a fini par faire corps avec sa radio. Même ses années « d’avant RFI » finissent par trouver un aboutissement évident dans sa carrière, ses activités syndicales, ou encore la mobilisation contre le plan social qui prévoit de supprimer plus d’un cinquième des effectifs de la rédaction de cette radio nationale tournée vers le lointain, de préférence hors des frontières. Et quand elle raconte son histoire, elle n’en souligne pas d’elle-même les parallèles qui sauteraient aux yeux de n’importe qui. Ainsi de la motivation du départ précipité de ses parents avant que son frère, de quatre ans son aîné, n’atteigne ses treize ans, âge de l’incorporation : « Il aurait été envoyé faire les guerres coloniales en Afrique. »

Dès lors, loin de ses parents, la jeune Élisa, dix ans, a sa grand-mère pour elle toute seule, l’école comme premier outil d’émancipation et la France pour horizon affectif. « J’ai grandi dans un pays de dictature, où les gens ne faisaient que travailler, écoutaient la BBC clandestinement et ne pouvaient pas se permettre de critiquer ouvertement le pouvoir par peur de la police politique. » À cette époque, la France vivait son « mai 1968 », et Élisa, de retour pour les vacances, croise les derniers feux des grandes manifestations, en juin. « Pour moi, la France, ce pays où j’arrivais, c’était la liberté », glisse-t-elle. Après la révolution des oeillets en 1974, celle-là même qui mit fin aux guerres coloniales qui déchirèrent le Mozambique, la Guinée-Bissau et le Cap-Vert, la jeune fille de dix-sept ans se retrouve en lettres à la Sorbonne et apprend à s’affirmer au milieu d’étudiants qui ont de la verve à revendre. Enthousiaste et appliquée, Élisa travaille le soir, donne des cours à des enfants d’immigrés en banlieue, puis rejoint l’éducation nationale. En 1982, elle découvre les radios libres, un loisir d’abord : émissions en portugais et en français sur la TSF à destination des communautés portugaises. « C’était la préhistoire de l’information, il n’y avait ni Internet ni la télé, aucun lien avec le pays à part les vacances et la famille. Les Portugais faisaient la queue pendant des heures pour acheter le journal sportif dans leur langue. Il y avait un besoin énorme d’information et d’expression culturelle. »

Parallèlement aux radios associatives, le fonds d’action sociale finançait des émissions en langue portugaise sur RFI. Un jour, au hasard d’une enquête, l’apprentie journaliste contacte la rédaction pour obtenir une information. Son interlocuteur la rappelle quelques mois plus tard pour lui proposer un contrat à mi-temps, « trois mois à 3 333 francs net ». Élisa venait de signer pour un emploi à vie comme documentaliste dans un collège. « Le travail que je faisais me plaisait beaucoup, j’ai vraiment hésité avant de démissionner pour rejoindre la radio. » C’était en février 1987. Titularisée cinq ans plus tard, elle s’investit à fond, sans compter les heures. Vit une histoire d’amour avec une des personnalités de la rédaction qui, hasard ou coïncidence, avait fait ses armes en luttant contre la dictature de Salazar. Elle vivra avec lui pendant seize ans, jusqu’à son décès d’un cancer en 2005. Vie privée ou vie professionnelle : tout tourne autour de RFI. « J’appartiens à une génération qui a appris à travailler sans jamais rien contester, et puis surtout, j’étais heureuse », affirme-t-elle. En 1993, la direction de RFI décide la suppression des émissions communautaires. Élisa Drago connaît sa première lutte, adhère à la CFDT. Puis rejoint la CGT quelques années plus tard. « Des comme moi, à attendre des années avant d’être titularisés, il y en a des tonnes. C’est la direction qui fabrique les syndicalistes. Personne de ceux qui se sont battus à l’époque ou aujourd’hui n’étaient arrivés avec cette idée. Mais il y a trop d’injustice, trop de précarité dans une entreprise publique qui devrait montrer l’exemple. » En 2006, RFI connaît une grève qui permet de faire passer à 20 % le taux d’emplois précaires – contre 30 % auparavant.

En 1993, après la disparition des émissions communautaires, la journaliste est arrivée à la rédaction lusophone pour l’Afrique. Elle y suit particulièrement les guerres des anciennes colonies portugaises. « On a accompagné l’histoire du continent africain, c’était passionnant. Quand un conflit éclate à l’est de la République démocratique du Congo (RDC) et qu’à force de recherches on finit par trouver la seule personne de la région à parler portugais, un missionnaire, et qu’il peut raconter les événements en direct, c’est une consécration. C’est formidable de permettre ça. Antoine Schwartz (l’ancien président de la chaîne – NDLR) a dit un jour que les journalistes de RFI se comportent comme des propriétaires de leur radio. C’est vrai. Et ça devrait être une aubaine pour nos directions ! » En 2006, Élisa rejoint la rédaction Internet. C’est de là qu’elle a vu arriver le plan social, officialisé en janvier dernier. « Dans les jours qui ont précédé, je ne dormais plus. J’ai pleuré pendant l’AG quand ça a été annoncé. » Depuis elle se bat sans relâche. « On sait que c’est le gouvernement qu’on a en face de nous, c’est un peu David contre Goliath. Mais si on doit mourir, qu’on meure debout ! » Son plus grand bonheur : voir que la rédaction a suivi. Et même pris les devants. « Ce conflit ce n’est plus du tout celui du syndicat, nous, on offre notre expérience, c’est tout. ».

Des goûts et des couleurs

Un événement historique ?
La révolution des oeillets, menée par une poignée de personnes qui ont su faire rêver un peuple.

Une figure des luttes à saluer ?
Catarina Eufémia, assassinée en 1954, martyre de la dictature de Salazar et originaire de Baleizão, dans ma région, à 60 kilomètres de ma ville natale.

Dans quel pays aimeriez-vous vivre ?
Un pays de liberté, de justice sociale, d’égalité. C’était la France, mon pays d’adoption. Mais aujourd’hui, je suis inquiète.

Dans un monde idéal…
Je continuerai de me battre : il faut toujours être vigilant, rien n’est dû au hasard et tout est très fragile.

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